Le réchauffement climatique a des retombées importantes sur les abeilles. Et par voie de conséquence sur l’ensemble de la biodiversité. Au laboratoire de zoologie de l’UMONS, l’équipe du Professeur Pierre Rasmont étudie ces insectes depuis de nombreuses années.

Le risque climatique, ce n’est pas un petit risque ! C’est un bouleversement fondamental. On va vers un climat qui n’existe pas ; il est donc difficile de faire des projections…” Au chevet des abeilles depuis plusieurs dizaines d’années, le Professeur Pierre Rasmont, du laboratoire de zoologie de l’UMONS, sait de quoi il parle !
Pour lui, le lien entre réchauffement et évolution du monde des abeilles –  et donc de la biodiversité – est évident.

Cartographier les abeilles, un vaste projet européen

Dans ses mains, le « livre rouge des bourdons d’Europe », plus scientifiquement intitulé «Climatic Risk and Distribution Atlas of European Bumblebees », qui réunit plus d’un million de données sur les bourdons européens : le résultat d’années de recherches et de collectes de données sur toute l’Europe. Chaque équipe de chercheurs a réalisé les collectes au niveau national et l’équipe de Pierre Rasmont, à l’UMONS, les a intégrées pour avoir une cartographie internationale – selon les normes de l’OTAN, reliquat de son expérience au service de topographie lorsqu’il a fait son service militaire !La cartographie des invertébrés est un vaste chantier qui a débuté dans les années 60, mais a vraiment connu un coup d’accélérateur avec le développement de technologies dans les années 80. Cet ouvrage est donc l’aboutissement d’un travail qui s’étale sur plusieurs générations de chercheurs.

 

La recherche publiée ici concerne plus particulièrement les bourdons, mais l’idée portée par le projet STEP – Status and Trends of European Pollinators – est de projeter l’évolution des populations de pollinisateurs en Europe, abeilles, papillons ou petites mouches, en fonction des différents scénarios établis par le GIEC, le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat et déjà utilisés dans le cadre du projet européen  ALARM sur la biodiversité.

La base : les 3 scénarios du GIEC

Les 3 scénarios du GIEC (édition 2007) :
– SEDG, qui prévoit des changements modérés, où on a intégré tous les efforts à réaliser, avec une prévision de + 3°C en 2100.
– BAMBU, changements intermédiaires, si ce qu’on prévoit comme mesures réussit, entraînant + 4,7°C en 2100.
– GRAS, le moins bon scénario : +5 ;6°C.
Pour le professeur Rasmont, tout indique qu’on se situera entre le 2e et le 3 scénario… Le premier scénario étant désormais de l’ordre de l’utopie.
Pour chaque espèce de bourdon, l’atlas établit les cartes des prévisions selon les différents scénarios.
Si l’on prend le bourdon commun, Bombus terrestris, le plus connu et le plus répandu chez nous, on se rend compte que pour le moment il vit dans toute l’Europe et jusqu’à l’orée du Sahara, et qu’en 2100 on n’en trouvera plus en-dessous de Madrid, selon le scénario le plus optimiste, et en-dessous de Paris selon le pire scénario, comme le montrent les cartes ci-dessous.
Or, le Bombus terrestris est le pollinisateur sauvage habituel de l’agriculture européenne : son extinction serait liée à une disparition de cette agriculture.

Les abeilles sauvages constituent un groupe important en Europe : 2000 espèces, c’est 10 fois plus que chez les mammifères et 3 ou 4 fois plus que les oiseaux. On y trouve aussi bien de toutes petites abeilles que de très grosses comme les bourdons.
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Distribution actuelle du Bombu terrestris en Europe

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Evolution selon les 3 scénarios, en 2050 et 2100.

 

 

Faune et flore : un bouleversement inéluctable

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Bombus terrestris, le plus connu des bourdons (ph. Gonzales Novo)

On trouve actuellement chez nous 29 espèces de bourdons. On estime qu’en 2050 41% de ces espèces survivront au mieux, 8% au pire…soit 3 ! Les régions situées en altitude seront bien sûr moins concernées que les plaines. D’autres espèces arriveront et quelques-unes seront même en expansion, comme le Bombus argillaceus, actuellement présent dans le Sud de l’Europe et l’Asie occidentale. « Toutes les espèces qui seront présentes en 2100 ne sont pas encore là ».
La même tendance se verra bien sûr au niveau des arbres : le hêtre n’existera plus en Belgique ; il faudra remonter au-dessus de Stockholm pour en trouver. Le chêne vert ou liège prendra sa place…

 

 

 

 

Effet domino : un article paru dans Nature Communications

« Le bouleversement sera fondamental en Europe ! Et il est difficile de faire des projections ». Mais ce qui est sûr, c’est que ces importantes modifications ne concernent pas seulement le monde des abeilles mais l’ensemble des écosystèmes. Un article publié récemment dans la revue scientifique Nature Communications – le dernier article en date concernant le projet STEP – parle de cet effet domino qui va entraîner plantes et animaux. Selon l’étude, les insectes qui dépendent d’interactions avec des partenaires végétaux spécifiques sont particulièrement sensibles aux changements. L’équipe allemande à l’origine de l’article a superposé les cartes des différents modèles du GIEC avec celles de l’évolution de chaque espèce de pollinisateurs – abeilles, papillons, mouches – et celles des plantes, de façon à étudier si les animaux pouvaient se reporter sur d’autre plantes ou si les plantes pouvaient être remplacées par d’autres pollinisateurs. « En cas d’espèces animales spécialistes, si l’un des deux disparaît, l’autre n’a plus de ressources. En général, les pollinisateurs sont plus spécialisés que les plantes ; ils sont donc plus menacés ».

Histoires de campanules et de grizzlis

“Ce sont des châteaux de cartes très fragiles”

L’exemple de la campanule, nourriture essentielle pour l’abeille dite « coupeuse de feuille », est éloquent : si la campanule disparaît, l’autre n’aura plus de ressources. Autre exemple encore plus vicieux cité par Pierre Rasmont : chez le Bombus confusus, la femelle butine sur les trèfles et le mâle sur les chardons. Si le chardon disparaît… par ricochet le trèfle en souffrira aussi ! “Ce sont des réseaux très complexes, qu’il est difficile de modéliser… Ce sont des châteaux de cartes très fragiles. On peut aussi parler des grizzlis, auxquels j’ai pu m’intéresser en Alaska : ils se nourrissent en été de myrtilles et de racines de sainfoin, une sorte de trèfle. Deux plantes étroitement liées aux bourdons. Si ces derniers disparaissent, cela aura des conséquences sur les premiers ! Et même sur les populations humaines…”

Des équipes partout en Europe

Ces études d’envergure constituent une base scientifique importante dans les choix à opérer pour l’avenir de la planète. C’est un travail de bénédictin qui réunit des équipes établies dans la plupart des pays d’Europe : s’ils sont quelques auteurs seulement à avoir réalisé l’analyse des données et rédigé le livre, ils sont près d’une trentaine de co-auteurs à avoir collecté les données. Et derrière chacun d’eux se cache une équipe de zoologues qui a contribué à élaborer cette carte de la distribution des abeilles en Europe. « Chacun est indispensable. Dans chaque pays, les gens attrapent, observent, collationnent». Au laboratoire de l’UMONS, une vingtaine de personnes participent aux recherches, doctorants, chercheurs, mémorants et professeurs. Et quand les étudiants ramènent des insectes dans le cadre de leurs travaux d’observation, ces derniers sont encodés dans la banque de données !
Chaque été, Pierre Rasmont est sur le pont : cet été, c’est vers la Sibérie qu’il mettra le cap à la recherche des abeilles!
« C’est prodigieusement intéressant ! », nous confie Pierre Rasmont; – Et déprimant ? Gros soupirs…. « Oui! »
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce monde fascinant des abeilles… Le Professeur Denis Michez, par exemple, travaille sur les associations alimentaires et la digestibilité des pollens. Mais ça, ce sera pour une autre fois…

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Passionné, le Professeur Rasmont collecte des données sur les abeilles depuis 1979!

http://www.vivelesabeilles.be/Bijen/fr/contact/partenair/laboratoire-de-zoologie—umons_137.aspx

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