“Dans les griffes du cacatoès”, c’est l’histoire que m’ont inspirée les expositions “Mon corps, ma santé” et “Nature 2.0”.

A l’approche des fêtes, nous vous proposons, pour changer un peu, une histoire…

Une nouvelle qui nous a été inspirée 

  • par la nouvelle vitrine d’anatomie comparée de l’exposition “Mon corps, ma santé“, consacrée au cerveau et à l’intelligence animale. On y parle, notamment, des grandes capacités du cacatoès de Goffin.
  • par la zone de l’exposition “Nature 2.0” dédiée à l’homme augmenté. La puce rfid fait partie des dispositifs qui permettent à l’humain d’accroître ses performances naturelles. Jusqu’où ?

BONNE LECTURE!

 

J’ai toujours détesté les cacatoès, comme des tas d’autres animaux que je n’ai jamais vus. Je haïssais en particulier le cacatoès de Goffin, et même si j’en avais rencontré à l’occasion, je ne me serais pas laissé attendrir.

Elle avec ses revues de vulgarisation scientifique qu’elle lisait pour le travail, lui avec ses documentaires animaliers qui le scotchaient jusqu’à toutes les heures devant la télé et inspiraient tous ses commentaires : ils nous rebattaient les oreilles en permanence avec des exemples d’intelligence animale, des plus connus, comme le dauphin ou le singe, aux plus inattendus comme l’éléphant, qui pleure énormément, ou les pieuvres, qui ont quand même neuf cerveaux blottis dans leurs tentacules! Mais oui, pleurer est une forme d’intelligence, puisque cela prouve que l’animal est doté de sentiments et de compassion. Et toc, dans les gencives des enfoirés qui prennent plaisir à arracher des larmes aux plus faibles qu’eux, se croyant tellement supérieurs parce qu’ils peuvent maîtriser leurs émotions – pour autant qu’ils en aient!

 

Nos parents pensaient qu’ils stimulaient nos petits cerveaux d’ados en nous comparant à des animaux, en nous disant que si telle ou telle créature était capable de ce raisonnement, ou de cette empathie, nous les humains devions nous surpasser pour faire encore mieux! Derrière des dehors d’intellectuels ouverts sur l’évolution de la société, ils étaient encore de la pensée ancienne, persuadés que l’Homme trône au sommet du règne animal, si intelligents soient certains de ses spécimens.

Moi, peut-être par réaction à l’autorité des parents, peut-être parce que tout  simplement je suis de la génération Z, j’ai toujours pensé que je faisais partie intégrante du monde des vivants, ni plus ni moins que mon chat ou que le saule pleureur du jardin.

Le jour où ma mère m’a parlé du cacatoès de Goffin, la coupe a été pleine! Déjà qu’on me comparait en permanence avec ma sœur qui avait une intelligence mathématique, logique, stratégique et avec mon frère qui avait développé ses talents manuels à force d’observer le travail des autres ou le fonctionnement d’une machine… Je ne savais pas où me situer au milieu de tout ça… Rien ne m’intéressait vraiment.

Et voilà que le cacatoès de Goffin cumulait le tout : il résolvait des problèmes mécaniques complexes tout en fabriquant des outils pour parvenir à ses fins. Elle lisait qu’il était aussi pédagogue puisqu’il partageait avec ses pairs ce qu’il était parvenu à trouver! C’était peut-être une troisième voie pour moi ? La pédagogie ?

Je n’avais rien compris aux explications de ma mère – quand elle me parlait, à cette période de ma vie, je pense que je verrouillais inconsciemment mes oreilles et mon cerveau. Mais, je ne sais pas pourquoi, j’ai voulu en savoir plus. Quelques clics, et Google me disait tout sur les prodiges exceptionnels dont était capable un cacatoès de Goffin non pas à l’état sauvage au fin fond de ses forêts natales des îles Banda ( où il n’avait pas d’habileté particulière), mais dans un laboratoire de l’Université de Vienne. Ici encore, il fallait que l’homme intervienne…mais bon…

Pour réaliser cette expérience et arriver à ces conclusions, les chercheurs avaient placé une noix derrière une série de dispositifs de verrouillage se succédant les uns aux autres. Les volatiles au plumage blanc devaient, pour récupérer la noix, d’abord enlever une épingle, puis une vis, puis un boulon, puis tourner une roue de 90 degrés, qui permettrait de déplacer un loquet! Le premier des cacatoès avait réussi l’exploit en moins de 2 heures, seul comme un grand, tandis que d’autres avaient résolu l’énigme en regardant comment les premiers s’y prenaient. J’espérais pour eux que la saveur de la noix était à la hauteur de leurs espérances, parce que je sais que moi, jamais je n’aurais fait preuve d’autant de persévérance pour un banal fruit sec!

Les auteurs de l’étude faisaient remarquer que les oiseaux n’avaient pas eu besoin de récompense à chaque étape : ils en concluaient donc qu’ils pouvaient opérer en fonction d’un objectif lointain. Ils suggéraient que les oiseaux semblaient progresser comme s’ils employaient un “processus d’accumulation cognitif“. Lorsque les chercheurs avaient compliqué leurs tâches en réorganisant certains verrous ou en les sabotant,

les cacatoès avaient prouvé qu’ils pouvaient réagir à la nouvelle situation et s’adapter facilement aux changements! Non seulement ils apprenaient vite, mais en plus, ils retenaient les leçons pour les appliquer dans d’autres situations. Ils exploraient les différents éléments avec leur bec, leurs doigts de pieds, et leur langue (c’est ainsi que j’ai appris que la langue des psittacidés était particulièrement musclée!).

Cela m’en bouchait un coin; dire qu’on les appelle des “bêtes”! J’avoue, j’étais bluffé. Encore plus lorsque j’ai regardé la vidéo que Youtube me suggérait à la suite : un cacatoès dansait en rythme sur “Another One Bites the Dust” de Queen, se trémoussant, levant une patte puis l’autre dans une chorégraphie parfaite. Décidément, on les mettait à toutes les sauces, ces perroquets! Les cobayes et autres rats de laboratoires semblaient avoir trouvé leurs successeurs!

 

Les années ont passé. J’ai continué mon petit bonhomme de chemin, cherché ma voie, beaucoup tâtonné, armé d’un bon complexe d’infériorité ! J’en ai suivi des thérapies pour tenter de me sortir de là. Des psychologues classiques aux psychanalystes en passant par l’hypnose, je ne suis pas sûr que tout cela ait servi à quelque chose; mais on n’est jamais sûr, paraît-il… L’inconscient, à moins que ce ne soit le subconscient, a sans doute fait son travail;  mon moi s’est peut-être libéré de son surmoi en toute discrétion…

 

Après avoir suivi un cursus en pédagogie pendant cinq ans, dont plusieurs années à répétition, je me suis rendu compte que non, ce n’était pas pour moi. J’ai fini par trouver du boulot dans l’informatique et, contre toute attente, à me passionner enfin pour quelque chose! Coder, programmer, développer, c’était devenu mon truc! Et, côté pédagogie, il était bien plus facile pour moi de donner des instructions à une machine qu’à des humains : les ordres sont clairs, il n’y a pas à tergiverser. Les algorithmes sont d’une docilité inégalable.

 

pucesMon engagement pour ma nouvelle entreprise est allé très loin. Mon job, on pouvait dire que je l’avais dans la peau! Car j’avais développé une telle aversion pour les serrures, clés et autres systèmes d’ouverture que quand le patron a proposé de remplacer notre badge de pointage par une puce intégrée sous l’épiderme, je n’ai pas hésité. Elle avait la forme d’un grain de riz et me permettait, d’un geste du poignet, d’ouvrir la porte du bureau, de pointer mes heures d’arrivée et de départ, d’allumer mon ordinateur ou d’activer la photocopieuse. Plus de clé, plus de serrure : le bonheur, je vous dis!

Je faisais tellement corps avec ma puce RFID que j’ai décidé d’en implanter une deuxième : celle de gauche, c’était pour le travail, celle de droite, c’était pour ma vie à moi; comme ça, je ne confondais pas! Certains ont bien deux téléphones… Pour la deuxième, le kit est arrivé par la poste : des gants, une seringue, une puce… Rien de plus simple! Mais comme j’ai toujours été un peu douillet, j’ai préféré aller chez le tatoueur pour me la faire implanter! Il ne restait plus qu’à la programmer : un jeu d’enfant pour moi, le roi du bio-hacking! J’y suis allé progressivement : d’abord l’ouverture de la maison et l’allumage du pc, comme au boulot. Puis le paiement des courses d’un simple scan du poignet, et enfin l’ensemble de mon dossier médical. Du riz complet, en quelque sorte!

Faire partie des précurseurs me plaisait bien, moi qui avais toujours été à la traîne. Mais je voyais plutôt le côté ultra-pratique du système; celui qui permettait aux grands distraits comme moi de s’en sortir puisqu’il n’y avait plus de clé à perdre ou de code à oublier. J’étais loin des théories sur les cyborgs qui considéraient l’homme augmenté comme étant, précisément, le seul avenir envisageable pour l’homme. Imaginer, par exemple, que pour diminuer la production d’électricité on allait nous greffer des implants améliorant considérablement notre vision nocturne, un peu comme des chouettes, me faisait froid dans le dos…

Mon histoire ne s’arrête pas là et je bénis aujourd’hui tous les cacatoès de Goffin du monde, même si je ne les aime toujours pas, avec leurs petits yeux bleus perçants qui leur donnent cet air supérieur! L’expérience dans mon entreprise était une première pour le pays.  Les médias en ont fait leurs choux gras. On dressait le portrait de ces pionniers qui avaient accepté cette technologie intégrée. Une opportunité exceptionnelle; une aubaine pour les tête-en-l’air … On donnait la parole aux défenseurs des droits de l’homme qui s’interrogeaient : n’était-ce pas une atteinte à nos libertés ? Allions-nous tous être pucés comme des animaux de compagnie ? Et que se passerait-il si ces badges étaient piratés ?  On interviewait des spécialistes qui analysaient l’expérience américaine de puces à données médicales.

Et mes expérimentations personnelles ont fini par être éventées.

Pour le meilleur…

On s’est disputé mes services, et désormais, je suis chef de projet RFID au ministère de la santé; mes parents sont fiers de moi : vous pensez, directeur au ministère !! Je suis chargé du dossier d’étude d’intégration d’une puce qui pourrait faciliter, en vrac, l’intervention des secouristes lors d’un accident ou d’une catastrophe naturelle; la géolocalisation des malades atteints d’Alzheimer; le contrôle du cholestérol d’un patient et bien d’autres applications encore à approfondir.

 

…Et pour le pire!

De la même façon qu’un flic a accès aux données privées des citoyens sans pouvoir les consulter à usage personnel, je peux lire, en tant que chef de projet, les données médicales de tous les patients du pays. J’ai bien sûr franchi la ligne jaune. Le verdict est sans appel : je n’ai plus que quelques mois pour dire à ma mère que je ne lui en veux plus pour l’histoire du cacatoès…

Claire Bortolin.